Le phénomène de la dernière portion

J’ai 30 ans. Calme toi, l’article ne tourne pas autour de cette info capitale mais je tenais à préciser mon âge afin de légitimer mon point de vue expérimenté autour d’un mystère que je ne parviens pas à élucider: celui de la dernière portion.
En effet, cela fait trente ans que je reçois et suis invitée ça et là, chez les uns et chez les autres, comme tout le monde: anniversaires, Noël, jour de l’an, galette des rois, diner entre amis, pot de départ, de bienvenue, vernissage, crémaillère, célébration de diplôme, mariage, cocktails, banquets, enterrements, expos, démos, meeting, réunion, apéritifs entre potes, etc. Les occasions ne manquent pas pour s’en mettre plein la panse que ce soit en famille, entre amis ou entre collègues et autres réseaux.
On les connait tous ces plateaux remplis de petits fours, de blinis, mignardises, tartelettes, canapés, bouchées, toasts, amuses-bouches, et autres petits noms sympathiques qui désignent ces exquises portions tenant entre deux doigts. Leur destin tragique les condamne à une disparition instantanée et une errance stomacale perturbée par le simple passage de breuvages alcoolisés.
Hop! Un toast au saumon; Hop! Une gorgée de Prosecco. Par ici la brochette de melon et jambon de pays rincée d’un trait d’Aperol spritz. Vous reprendrez bien un petit éclair à la pistache avec votre bellini? Mmmmh le petit batônnet de concombre dans cette sauce au chèvre frais, miam! Pour qui la mini-quiche? Allez ça glisse tout seul avec ce petit Riesling.
Et puis soudain, stupeur et tremblements comme dirait Amélie, lorsque l’assemblée découvre tour à tour qu’il n’en reste plus qu’un. Alors que tous les autres sont tombés au combat, il se tient là, droit et intact au milieu du champ de bataille, épargné par quel miracle malgré les assauts répétés des tenailles humaines formées par un pouce et un index affamés. Et pourtant? Pourtant, lui, a survécu.
Lui, le blini casqué de tarama ; lui le soldat pas plus fort que son camarade armé d’oeufs de lumps ; ni mieux formé que cette brochette olive emmental ; pas même mieux présenté que ce cromesquis et encore moins consistant que ce wrap avocat tomates. Et sur cet autre plateau, c’est une part de brie de Meaux qui va pleurer la disparition du cantal si jeune et du camembert d’Isigny pourtant si puissant. Le Morbier et le Gouda au cumin ne verront pas non plus le soleil se lever. Qu’en est-il de cette part de brownie qui reste intacte quand toutes les autres n’ont laissé à leur bon souvenir qu’un tapis de miettes sombres dans le plat. Et cette papillote de Noel qui ne contient même pas le blague la plus fine se retrouve tout de même seule au fond du paquet scintillant.
Pourquoi. Pourquoi elle, pourquoi eux. Pourquoi pas les autres mais surtout… pourquoi personne n’ose jamais prendre cette foutue dernière portion??
Alors, plusieurs hypothèses à cela. Tout d’abord, la politesse.
Et oui, aussi étrange que cela puisse paraitre, lorsque nous sommes invités, même toi le gros crevard qui adore les trucs gratuits et te présente le premier dés qu’il s’agit d’un buffet et que personne ne prête attention à toi ; et bien malgré cela, lorsque nous avons repéré en bout de table entre deux feuilles de laitue et un bouquet de menthe le dernier nem, une partie incontrôlable de notre subconscient nous interdit d’endosser le rôle du mercenaire qui a bouffé le dernier. Pourtant il nous fait envie ce petit rouleau de printemps et ce beignet de crevette hein? Alors pourquoi? D’où vient cette retenue? Quelle est cette voix interne qui nous suggère de le laisser à quelqu’un d’autre?
Le problème qui se pose est que ce quelqu’un d’autre n’existe pas puisque tous ont ce même réflexe. Il n’y a que l’hôte qui aura tendance à s’agacer et faire mine de rouspéter au moment de débarrasser:
«Qui prend le dernier feuilleté? OOooh vous n’allez tout de même pas me laisser des restes!»
Et dans un silence gêné comme dans une classe de primaire lorsqu’un professeur demande lequel de ses élèves veut passer en premier pour réciter sa poésie, aucun convive ne se désigne et tous attendent patiemment que la maitresse ou le maitre de maison se résigne à remporter le plateau en cuisine en sur-jouant la désapprobation de mise.
La deuxième hypothèse, le rassasiement.
Et bien oui, nous avons suffisamment mangé et cette ultime part de tarte banane nutella ne passera véritablement pas. Et puis qui sait, un petit gourmand la voudra peut-être? Mais souvent, non.
Troisiéme hypothèse, la déformation d’une bonne manière.
En effet, madame de Rotschild ne me contredira pas, il est de coutume de terminer son assiette mais pas le plat lorsque nous sommes invités à diner chez des gens. Pour quelle raison? Aucune idée, l’un de vous me renseignera peut-être à ce sujet. En Chine, il parait même que terminer un plat ou une assiette indique à l’hôte que l’on a encore faim et qu’il n’a pas assuré suffisamment de nourriture finalement. Tout est bon pour s’autoflageller. Dans tous les cas, je doute fortement que 90% des gens pensent à ce que Nadine leur dirait quand on constate toutes les autres erreurs de bienséance perpétuellement commises.
Quatrième hypothèse, c’est mauvais!
Ahaha. Bon là je plaisante, enfin si, ça peut arriver mais en général d’autres portions restent.
Cinquième hypothèse. La bonne solution.
Et la mystérieuse donc. A mon sens il existe cette autre explication car ce comportement se retrouve chez quasiment tout le monde, de tout âge, tout horizon, plus ou moins bien éduqué, issus de différentes cultures, bref. Il y a un paramètre qu’on (je) ne s(m)’explique pas. Alors bien entendu, il y en a toujours un, l’épicurien égoïste, le gamin de 8 ans, l’enfant roi, qui chopera le dernier shokobon dans le paquet sans même vérifier que sa petite copine à sa droite ne le lorgnait pas depuis 45 minutes. Mais globalement, du moins, du haut de ma petite expérience, et surtout en tant que cuisinière du dimanche, je n’ai jamais assisté à un débarrassage de plateaux totalement vides. Never. Jamais. Non. Inconnu au bataillon. Wrong data. Et je vous le dis, moi qui pour de vrai aime cuisiner, j’aime qu’on finisse. Tout. Pas de gâchis, pas de chichis. Copy that. La poubelle n’a pas d’intestin.
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2 réflexions sur “Le phénomène de la dernière portion

  1. Oui j’ai aimé cet article ; oui j’ai ri ; oui mon estomac a littéralement poussé un cri lorsque mes yeux ont transmis à mon cerveau « part de tarte banane nutella » (et ce en dépit de l’heure tardive) ; oui j’ai pleuré sur le sort du Morbier et du Gouda ; oui j’ai adoré cet article ; oui je veux une part de tarte banane nutella, plusieurs parts même, voire une tarte entière ! Que je mangerai jusqu’à la dernière miette de la dernière part.
    Vivement le(la) prochain(e) tart(e)icle !

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  2. Pour le fait de laisser un peu, il y a différentes explications. En Asie (et dans d’autres cultures), il faut laisser un peu dans l’assiette pour montrer que nous sommes repus; finir l’assiette signifie « j’en re-veux »; mais tu l’as déjà dit.
    Il y a aussi une explication religieuse; en gros, il y a une part réservée à l’aumône, et donc il faut toujours laisser un peu pour distribuer aux pauvres mais aussi en cas d’invité surprise (ce qui était commun à l’époque, mais ne l’est quasiment plus de nos jours).

    Après je pense que c’est un ensemble de choses, de coutumes et raisons sociales et religieuses qui ont forgé notre culture; il n’y a pas UNE explication mais des explications 😉

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